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Grandeur du petit peuple, Heurs et malheurs des Gilets Jaunes

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« La France est plus que jamais coupée en deux : non pas la droite et la gauche, non pas les libéraux et les anti-libéraux, non pas les progressistes et les souverainistes, mais d’une part ceux sur lesquels s’exerce le pouvoir, que je nomme le peuple, et d’autre part ceux qui exercent le pouvoir, les élites comme il est dit.
Soyez résolus de ne plus servir et vous voilà libres ! Ce mot de La Boétie doit devenir l’impératif catégorique d’une gauche libertaire et populaire, populiste même si l’on veut, car il n’y a que deux côtés de la barricade, et je ne crains pas de dire que j’ai choisi le camp du peuple contre le camp de ceux qui l’étranglent.
Toutes proportions gardées, j’ai souhaité, avec ce Grandeur du petit peuple, écrire au jour le jour un journal des Gilets jaunes comme Hugo le fit avec Choses vues, ou Tocqueville avec ses Souvenirs. Je n’ai rien ôté ou ajouté : la suite m’a donné raison ou tort, mais, hormis la mise au point éditoriale du manuscrit, j’ai laissé tel quel ce qui fut écrit. Dès lors, on n’évitera pas des répétitions, des redites, des recoupements d’analyses, des ritournelles, auraient dit Deleuze et Guattari. C’est le prix à payer du récit à chaud. » Michel Onfray

Les premiers feuillets de Grandeur du petit peuple: Heurs et malheurs des Gilets Jaunes de Michel Onfray, 384 pages, 15 janvier 2020

Le retour du refoulé maastrichtien

L’Histoire se répète. Mais il serait vain et ridicule de souscrire à la scie musicale marxiste selon laquelle ce qui apparaît la première fois sous forme de tragédie revient toujours sous forme de comédie. Fausse pensée de vrai mouton, paresse intellectuelle et facilité rhétorique.
Quiconque dispose d’encore un peu de mémoire et de culture sait que ce qui a lieu a déjà eu lieu et aura encore lieu selon les mêmes principes. Bien connaître Tacite et Tite-Live, Suétone ou Polybe suffit à la peine de qui veut comprendre nos vingt derniers siècles – à plus forte raison nos dernières vingt-cinq années, sinon nos derniers vingt-cinq mois… Tacite permet, par exemple, de saisir la grandeur romaine du général de Gaulle et Suétone la petitesse d’un Macron, Jupiter en toc.
Les Gracques racontent la morphologie de tous les mouvements populaires : comment ils naissent, croissent, vivent, meurent et disparaissent, digérés par les puissants et les propriétaires. Quand, avec les deux frères Gracchus, la plèbe se révolte contre le patriciat, il lui faut un jour payer le prix de sa révolte, et ce fut dans le sang. De même avec Spartacus, le gladiateur thrace qui se rebelle contre Rome et qui finit crucifié avec six mille compagnons de révolte sur des kilomètres le long de la Via Appia.
L’histoire de l’Europe est riche en jacqueries, révoltes, rébellions, insurrections, séditions, émeutes ayant à chaque fois fait entendre la parole d’un peuple humilié, blessé, ponctionné, épuisé, taxé, tarifé, prélevé, mutilé. Le peuple n’aspire pas à changer de régime politique, ce dont il se moque comme de sa première famine, car il veut du pain pour sa famille, du lait pour ses enfants, de la chandelle pour son taudis et du savon pour sa propreté. Il n’a pas lu le Contrat social de Rousseau ni l’Esprit des lois de Montesquieu et se contrefiche de savoir si le mieux pour changer sa vie est une république inspirée des Romains ou une monarchie constitutionnelle empruntée aux Anglais : il veut pouvoir gagner sa croûte avec son travail, acheter son pain quotidien, nourrir sa femme et ses enfants, laver son linge et son corps ravagé par le travail, la misère et la pauvreté. À quoi bon les États généraux d’un roi ou les délibérations d’une Constituante bourrée de Jacobins jusqu’à la gueule s’il reste exploité ? Il change de maître, voilà tout…
Ces petits ruisseaux asséchés par la répression, comblés par la soldatesque des puissants, ne tarissent tout de même pas la source des mécontentements. L’échec des révoltes d’hier nourrit un jour le germen des révolutions. Faut-il s’en réjouir ?
Sûrement pas.
Car, de la même manière que révoltes et rébellions matées débouchent toujours sur des révolutions, ces révolutions conduisent elles aussi à la répression des révoltes réprimées…
« 1789 » a été précédé par un nombre incroyable de mouvements sociaux au travers des siècles ; et « 1789 » a débouché sur l’échafaud pour les Enragés, qui ont été les seuls à porter la revendication populaire en demandant du pain, du lait et de la chandelle pour les pauvres. Et qui a envoyé les Enragés au Tribunal révolutionnaire, puis à la guillotine ? Robespierre, prétendument l’ami du peuple, accompagné dans cette tâche par Marat…
Que répondre à Jacques Roux qui affirme en 1793, une année pleine du sang des échafauds, dans son Manifeste des enragés : « Les riches seuls, depuis quatre ans, ont profité des avantages de la Révolution » ? Soit la vérité : c’est vrai, mais faisons le nécessaire pour que cette révolution ne soit pas celle des riches, des bourgeois et des propriétaires, ce qu’elle fut, en partageant ; soit le mensonge et la calomnie, avant la guillotine, comme Robespierre fit. Rappelons ses propos à l’endroit de Jacques Roux : « Les hommes qui aiment le peuple sans le dire et qui travaillent sans relâche à son bien-être sans s’en targuer seront bien étonnés d’entendre dire que leur ouvrage est antipopulaire, et que c’est une aristocratie déguisée. » Chacun aura reconnu l’autoportrait de l’avocaillon d’Arras dans « les hommes qui aiment le peuple sans le dire et qui travaillent sans relâche à son bien-être sans s’en targuer » et le portrait des Enragés dans ceux qui, déjà, ont compris que ceux des politiques qui parlent pour le peuple agissent d’une façon « antipopulaire » et incarnent une « aristocratie déguisée » – celle des Jacobins qui fut bien une aristocratie déguisée…
Robespierre a donc répondu au peuple, au vrai, à celui qui avait l’impudence de dire qu’il était le peuple, parce qu’il l’était, à sa façon : en remplissant des charrettes de condamnés à mort et en les envoyant à la guillotine. L’Enragé Chalier ? Guillotiné le 16 juillet 1793. L’Enragé Jacques Roux qui disait « la liberté n’est qu’un vain fantôme quand le riche exerce le droit de vie et de mort sur son semblable » ? Condamné à mort par le tribunal révolutionnaire, il se suicide le 10 février 1794 pour échapper à la guillotine. L’Enragée Pauline Léon ? Emprisonnée. L’Enragée Claire Lacombe ? Emprisonnée. C’est ainsi que, chez les représentants autoproclamés du peuple, on traite le peuple dès qu’il manifeste son souci…
À quoi bon la Révolution française pour le petit peuple ? Est-ce important pour lui qu’il ne vive plus sous la monarchie mais sous un régime républicain ? Ou sous le Directoire ? Ou sous l’Empire ? Ou sous la Restauration ? Peu lui chaut d’être exploité par un régime ou par un autre. Il change de chaînes mais pas de condition, on lui repeint son joug mais il en porte toujours un.
Car les révolutions – on devrait interroger plus souvent l’étymologie car elle porte le sens véritable des choses… – ne sont jamais que des girations qui reconduisent les plus modestes à leur point de départ ! On devrait questionner plus souvent le mot, on se méfierait mieux de la chose. Une fois qu’elles ont eu lieu, elles remplacent une tyrannie par une autre. Elles abolissent le dictateur pour faire place à son semblable : il porte juste d’autres vêtements.
1789 ? C’est le chemin qui conduit à l’Empire de Napoléon Bonaparte et de ses guerres impérialistes. La révolution de Juillet 1830, les Trois Glorieuses ? C’est le sacre de la monarchie des Orléans en la personne de Louis-Philippe. La révolution de Février 1848 ? C’est le retour de la bourgeoisie républicaine avec la proclamation d’une Deuxième République dont l’impéritie va bien vite générer le Second Empire avec Napoléon III et son coup d’État. La Commune de Paris en 1871 ? C’est la voie royale pour Adolphe Thiers, un républicain au cas où on l’aurait oublié, qui, après avoir fusillé et déporté en Nouvelle-Calédonie des centaines de communards, renforce le pouvoir de la bourgeoisie. La Révolution russe de 1917 ? C’est le goulag la même année et, en 1921, la répression des marins de Cronstadt qui réclament le pouvoir aux soviets comme convenu avant octobre 1917, et qui, pour ce faire, se font fusiller par les bolcheviques. Le Front Populaire de 1936 ? C’est la Débâcle en 1940, l’Occupation dans la foulée, puis la Collaboration après les pleins pouvoirs majoritairement votés à Pétain par la même chambre du Front Populaire ! La Révolution chinoise de Mao en 1949 ? Après les laogais dès 1956, ce seront les millions de morts de la dite Révolution culturelle en 1966. Mai 68 ? C’est l’arrivée de Pompidou au pouvoir, autrement dit le pouvoir confié à un banquier qui ouvre grandes les vannes au libéralisme dans lequel s’engouffre Giscard. L’arrivée des socialo-communistes au pouvoir en mai 1981 ? C’est en 1983 le virage libéral de Mitterrand et le renoncement à la souveraineté de la France en 1992 avec le traité de Maastricht. Puis ce sera l’homme d’affaires véreux Bernard Tapie transformé en héros par Mitterrand et sa cour… Faut-il parler de Jospin, Premier ministre socialiste pendant cinq ans, après quoi Jean-Marie Le Pen se trouve présent au second tour des élections présidentielles en 2002 ? Et François Hollande, si tant est qu’il ait jamais été de gauche, pas même capable de se représenter et remplacé par un jeune banquier européiste qui aurait pu être son fils… ? De Robespierre à Macron en passant par Blum et Mitterrand, qui a payé la facture ? le peuple – que je définis comme l’ensemble de ceux sur lesquels s’exerce le pouvoir et qui ne l’exercent jamais –, les petits, les sans-grade, les modestes, les gens de peu.

C’est ce peuple qui s’est soulevé dès les premières heures des Gilets jaunes.
Quelles formes a prises cette révolte ?
Elle commence avec la pétition mise en ligne par Priscillia Ludosky le 29 mai 2018 sur la nécessité de « réduire les taxes sur les biens essentiels, la mise en œuvre du référendum sur l’initiative citoyenne, les pensions et les salaires moins élevés des hauts fonctionnaires et des élus ». Cette pétition relayée par Le Parisien en septembre 2018 connaît alors un véritable succès populaire. Plus d’un million de personnes la signent. Cette révolte continue avec le coup de colère – le coup de gueule, si elle veut bien me passer l’expression… – de Jacline Mouraud qui, en octobre 2018, met en ligne une vidéo vue par des millions de gens qui souscrivent à sa colère. Ghislain Coutard poste lui aussi une vidéo et invite à faire du gilet jaune un signe de soutien au mouvement. Il est vu par plus de cinq millions de personnes. Voici la généalogie de la révolte. Elle est alors authentiquement populaire. Elle a son lieu emblématique : le rond-point en province.

Éric Drouet, Maxime Nicolle, Ingrid Levavasseur deviennent les figures médiatiques repérables du mouvement. Ils arborent le gilet fluorescent sur les plateaux de télévision à Paris. Les médias font d’un seul coup d’un seul la réputation de certains ; se retrouver sous les feux de la rampe est un premier danger : ceux qui avaient pris l’habitude de regarder la télévision côtoient désormais ceux qui la font. Ils deviennent des référents, les journalistes les convient sur les plateaux, ils échangent leurs portables, on se tutoie, on va jusqu’à proposer à Ingrid Levavasseur de devenir chroniqueuse sur une chaîne d’information continue. Ces nouveaux venus médiatisés à marche forcée y rencontrent de vieux éditorialistes rusés et des politiciens matois, des économistes affûtés et des politologues militants. Certains Gilets jaunes de l’ombre en veulent à ces Gilets jaunes de la lumière. Paris ne va faire qu’une bouchée de ces provinciaux montés à la capitale avec juste leur colère à raconter.
Tel ou tel GJ accepte les invitations à se rendre au Conseil économique et social ou dans un ministère. Pour faire avancer leur cause, disent-ils. Pour collaborer avec l’ennemi, affirment d’autres qui ne veulent ni négocier ni proposer quoi que ce soit de positif, mais qui souhaitent casser, détruire, ravager tant leur exaspération contre le système est grande… La fraction positive et constructive s’oppose brutalement à la fraction négative et destructrice.
Dans l’Histoire, ceux qui recourent à la violence ont, hélas, toujours raison contre ceux qui s’y refusent – les raisons sont faciles à comprendre. Certains GJ veulent couper les têtes de ceux qui parlent pour le mouvement sur les plateaux de télévision. Ingrid Levavasseur se fait agresser violemment dans la rue. Elle est physiquement menacée, insultée. Des images terribles montrent cette curée et le visage apeuré de la jeune femme. Jacline Mouraud fait également les frais d’une même haine. La fraction constructive se trouve mise à l’écart. Elle doit faire face à un déluge de violence, d’agressivité, de malveillance. Les menaces de mort fusent. Les domiciles sont tagués. Les véhicules privés vandalisés. Les numéros de portable livrés en pâture sur le Net. Les personnes suivies dans la rue. Leurs enfants ne sont pas épargnés.
D’aucuns refusent et la représentation, et l’unité, et le programme. Ils repoussent tout et ne veulent rien, sinon durer. Pas de tête qui dépasse, au nom d’un égalitarisme qui détruit l’égalité, pas de front commun ou d’union des forces, au nom de la licence confondue avec la liberté, pas de projet positif politique.
Ces refus ouvrent grande la porte aux récupérateurs qui vont essayer de capter à leur profit le bénéfice de cette colère populaire. Il va d’abord s’agir des partis. Comme les coucous, les états-majors parisiens guettent l’occasion de s’installer dans le nid des pauvres : la France insoumise, qui a tardé à soutenir après avoir été critique pendant deux ou trois semaines, et le Rassemblement national, qui a soutenu très tôt, intriguent en coulisse. Les syndicats comme la CGT et SUD, entre autres, phagocytent eux aussi le mouvement. Professionnels de la manifestation, propriétaires des biens matériels utiles aux défilés – véhicules, mégaphones, sonos, micros, fumigènes, pétards… –, aguerris dans l’intendance – créer des slogans, des affiches, des banderoles, des calicots, des pancartes… –, tous ceux-là se rendent indispensables. En même temps qu’ils fournissent les mots et les choses, ils en profitent pour procurer aussi les idées, en même temps que les slogans… Comme par hasard, ce sont ceux des partis et des syndicats !
D’autres récupérateurs arrivent : des chanteurs de charme, des gens du show-biz, acteurs et cinéastes bien logés dans les bons quartiers de Paris, ici Bernard Tapie en catimini, là un avocat qui, en région, fait savoir qu’il peut être Premier ministre voire président de la République si le pouvoir tombe : c’est la foire aux médiocres. Il n’en manque pas.
Les black blocs se mettent de la partie. Ils exacerbent cette violence car ils pensent qu’elle est une voie d’accès à la révolution à laquelle ils sacrifient dévotement et benoîtement. Sur leurs vêtements noirs, ces filles et fils de bonne famille arborent le GJ, ce qui leur permet de confisquer la cause du peuple au profit de leurs folies intellectuelles. Ils sont dans la rue, nourris des livres d’Agamben et de Toni Negri, de Guy Debord et d’autres gauchistes de salon en cour dans ces milieux-là. Ces « Cohn-Bendit et Geismar » du jour veulent la fin du capitalisme, la fin du salariat, la fin de l’exploitation, la fin du vieux monde et l’avènement du paradis sur terre, le bonheur de l’humanité réconciliée, le règne de la parousie gauchiste. On brise une vitrine, et le bonheur du peuple en sort tout armé comme de la cuisse de Jupiter ! On met le feu à une poubelle et il en sort l’abolition du capitalisme… Pauvres fantoches qui font sourire les capitalistes.
L’incapacité à s’unir et à construire un programme ayant fait le lit de tous ces profiteurs parisiens, le mouvement devient un cheval de Troie pour les politiciens et les syndicalistes professionnels, pour les black blocs urbains et les casseurs qui, objectivement, travaillent pour Castaner et Macron. Dès le départ, le président de la République et son ministre de l’Intérieur opposent à cette revendication du peuple mépris et silence avant d’opter pour la violence verbale, puis policière, militaire et judiciaire. Ils laissent pourrir. Les récupérateurs parisiens accélèrent le processus de décomposition – le peuple des provinces est le cadet des soucis des politiciens, des syndicalistes, des macroniens, des black blocs et des casseurs unis dans une même cause : la défense corporatiste de leurs boutiques.
Nombre de GJ fatigués par cette récupération de leur colère légitime, épuisés par des semaines de manifestations leur ayant coûté de l’argent, du temps, de l’énergie, désireux de ne pas être assimilés aux incendiaires, aux vandales, aux barbares que le ministère de l’Intérieur laisse ostensiblement s’activer devant les caméras des journalistes afin de discréditer médiatiquement le mouvement, nombre de GJ, donc, baissent les bras, écœurés. Le désappointement gagne la plupart. Le mouvement s’essouffle. Les médias ne suivent plus. Les feux se trouvent éteints, reste la braise. Nous en sommes là.

Pour quel résultat ?
La France est plus que jamais coupée en deux : d’une part, ceux sur lesquels s’exerce le pouvoir, et que je nomme le peuple, je me répète, et d’autre part, ceux qui exercent ce pouvoir, les élites, comme il est dit.
Apeurées, craignant la fin de leur monde fait de privilèges et d’avantages, d’honneurs et de combines, de renvois d’ascenseur et de complicités, ces fameuses élites sont sorties du bois au fur et à mesure des samedis de manifestation : philosophes, essayistes, journalistes, acteurs, écrivains, politologues, éditocrates, conseillers du prince, ils ont été nombreux à salir, vilipender, insulter, mépriser ce peuple qui avait faim et demandait, comme Jacques Roux en son temps, le pain, le lait et les chandelles d’aujourd’hui. On a traité les Gilets jaunes d’antisémites, d’homophobes, de misogynes, de phallocrates, de racistes, de sexistes ; un philosophe décoré de la Légion d’honneur qui venait d’échouer à entrer à l’Académie française s’est même étonné qu’on ne leur ait pas encore envoyé la troupe ! On ne pouvait mieux transformer ce qui était déjà un fossé en abîme…
Or cet abîme est toujours là, plus profond que jamais.
La cause de ce mouvement des GJ est simple et, comme la lettre volée de Poe, parce qu’elle est trop visible, on ne l’a pas vue. Ceux qui se sont manifestés au départ, ce sont les victimes du libéralisme qui, à marche forcée depuis Mitterrand 1983, a considérablement paupérisé les plus modestes : des riches de plus en plus riches et de moins en moins nombreux, et des pauvres de plus en plus pauvres et de plus en plus nombreux, voilà le résultat de vingt-cinq ans de politique maastrichtienne. Depuis la chute du Mur de Berlin en 1989, puis la fin de l’URSS et du bloc de l’Est en 1991, le capitalisme ne rencontre plus d’opposition internationale crédible, c’est-à-dire militaire, au point que Fukuyama a pu parler en 1992 de La Fin de l’histoire et du triomphe absolu du capitalisme libéral sur toute la planète.
De sorte que l’Europe libérale a pu se construire pendant un quart de siècle sans opposition digne de ce nom. À coups de propagande médiatique d’État, à coups de référendums jetés à la poubelle, à coups de collusion entre la droite libérale, de Chirac à Sarkozy, et la gauche libérale, de Mitterrand à Hollande et Macron, faux ennemis vrais frères, à coups de criminalisation intellectuelle de toute opposition politique assimilée au nationalisme donc à la guerre, à coups d’assimilation des souverainistes à Vichy, à Pétain, aux camps de la mort, à Hitler, aux chambres à gaz – l’inénarrable Jacques Attali, il y a peu, assimilait encore les souverainistes aux antisémites ! –, à coups de parlementarisme joué contre le peuple, à coups de professionnalisation de la politique, à coups de bipolarisation entre progressistes, le camp du bien, celui de Jean Moulin, et lepénistes, le camp du mal – celui d’Oradour-sur-Glane et de la Shoah, un camp qu’il faut toujours faire monter plus haut afin, au second tour des présidentielles, de le faire tomber au plus bas –, les tenants de l’État maastrichtien sont parvenus à instaurer un Léviathan fort avec les faibles et faible avec les forts. Les Gilets jaunes se sont contentés de dire qu’ils n’en pouvaient plus de ce Léviathan qui les dévore jour après jour, et ce depuis des années. Parce que les GJ sont le retour du refoulé de l’État maastrichtien, tant que cet État durera, ce refoulement alimentera la colère.
On n’en finit pas avec cette misère produite par l’État maastrichtien, en insultant et en tabassant, en méprisant et en gazant, en faisant payer des amendes et en fichant, en énucléant et en arrachant des mains, en traînant devant les tribunaux et en emprisonnant. En revanche, on nourrit cette même colère, on l’entretient, on la multiplie, on la décuple – on la rend plus forte. Ce qui a provoqué l’exaspération des Gilets jaunes n’ayant pas disparu, ils réapparaîtront. Une révolte matée ici devient une révolution qui court là.
Qui sait quand, où et comment ? Et sous quelles formes… Mais elle reviendra, c’est sûr et certain….

Michel Onfray a publié plus d’une centaine de livres, il est traduit dans vingt-cinq pays. Il a fondé en 2002 l’Université populaire de Caen et a lancé en 2016 sa webtv : michelonfray.com

Sylvie FOURCADE

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