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Les Voraces, les élites et l’argent sous Macron

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Plus fort que Hollande, Sarkozy et Chirac réunis ! Depuis le début de son quinquennat, Emmanuel Macron a déjà vu huit ministres démissionner pour des raisons d’éthique. Richard Ferrand et son opération immobilière ; François Bayrou, Marielle de Sarnez et Sylvie Goulard et leurs assistants parlementaires ; Laura Flessel et sa déclaration d’impôts ; Françoise Nyssen et ses travaux ; François de Rugy et ses homards ; Jean-Paul Delevoye et ses postes cachés. Aucun chef de l’Etat n’avait eu à subir pareille hécatombe avant Emmanuel Macron, lui qui avait inscrit la moralisation de la République parmi ses promesses de campagne, allant jusqu’à signer la loi pour la confiance dans la vie politique, en direct, devant la presse, dès le 15 septembre 2017…

Jamais autant de hauts fonctionnaires n’ont pantouflé à prix d’or dans le privé.
Jamais autant de ministres n’ont été multimillionnaires.
Jamais autant de responsables politiques, et non des moindres, ne sont devenus lobbyistes ou avocats d’affaires…
Comment en est-on arrivé là ? Pourquoi la situation a-t-elle empiré sous Macron ?
Après deux ans d’enquête et grâce à une quarantaine de témoignages inédits, Vincent Jauvert révèle les moeurs de ces élites si voraces qui ont pris le pouvoir dans le sillage du nouveau président de la République. Il décrit leur course à l’argent, leurs campagnes en coulisses pour dissimuler leurs véritables revenus et leurs conflits d’intérêts. Un document implacable.

Grand reporter à L’Obs, Vincent Jauvert est notamment l’auteur des Intouchables d’État (Robert Laffont, 2018), il est réputé pour ses révélations sur la diplomatie et l’espionnage français.

Les premiers feuillets de Les Voraces, les élites et l’argent sous Macron de Vincent Jauvert, 216 pages, 16 janvier 2020

« Vorace : au figuré, avide, insatiable. »

Servir ou se servir

Jean-Jacques Rousseau nous a mis en garde : « Rien n’est plus dangereux, écrit-il dans Du contrat social, que l’influence des intérêts privés dans les affaires publiques. »
Nous y sommes.
Fascinées par le train de vie toujours plus flamboyant des P-DG du CAC 40, encouragées par l’exemple des gouvernants d’aujourd’hui qui ont fait fortune dans le privé, nos élites politico-administratives se sont engagées dans une course effrénée à l’argent.
Si bien que, depuis plusieurs années, et singulièrement depuis l’élection d’Emmanuel Macron, nos grands élus et nos hauts fonctionnaires semblent de plus en plus souvent avoir oublié leur mission : servir l’État et le peuple.
Insatiables, ils veulent toujours plus de primes, d’indemnités, d’honoraires, de jetons de présence… Au risque de négliger l’intérêt général, au profit du leur.
Bien sûr, l’establishment politico-administratif n’a pas cédé dans son ensemble à cette frénésie. Un grand nombre de responsables ne font pas passer leurs intérêts avant ceux de la nation.
Mais cette réalité obsédante – nos élites sont devenues voraces – l’emporte chaque jour davantage.

Des ministres d’Édouard Philippe qui ont accumulé des fortunes dans leurs allers-retours entre le public et le privé et qui ont bénéficié personnellement de la suppression de l’impôt de solidarité sur la fortune (ISF) décidée par le gouvernement auquel ils appartiennent.
Des femmes et des hommes politiques qu’Emmanuel Macron récompense, en coulisses, pour avoir changé de camp, avec des jobs rémunérés parfois plus de 200 000 euros par an.
Des anciens ministres de droite comme de gauche – et non des moindres – qui vendent leur carnet d’adresses au plus offrant et deviennent, à prix d’or, de vulgaires lobbyistes.
D’autres qui rentabilisent leurs réseaux en montant des fonds d’investissement, parfois aux limites de la loi.
D’autres encore qui veulent siéger dans des conseils d’administration de grands groupes afin de toucher quelques dizaines de milliers d’euros, en dépit parfois de conflits d’intérêts.
Des maires de grandes villes de province qui cherchent des emplois bien rémunérés à Paris, en délaissant sans états d’âme leur mandat de premier magistrat.
Des hauts fonctionnaires qui, en catimini, cumulent leur salaire dans un emploi public avec des indemnités d’élus, percevant de la sorte jusqu’à 400 000 euros par an.
De grands commis de l’État qui, ayant occupé des postes parmi les plus prestigieux de la République, « pantouflent » dans les entreprises qu’ils ont auparavant contrôlées.
Et bien d’autres encore…

Discours populiste ? Au contraire : une mise en garde démocratique, nourrie par les faits, seulement les faits. Qui, eux-mêmes, nourrissent, sans nul doute, la défiance des Français envers leurs élites.
C’est pourquoi il faut soutenir ces parlementaires, de gauche comme de droite, qui régulièrement proposent des lois imposant plus de transparence sur les rémunérations, plus de conditions restrictives au pantouflage, plus de limites au lobbying. Une grande partie de l’establishment et de l’appareil d’État leur résiste – avec succès.
Cette obstruction doit cesser. Sinon le risque est grand de voir grandir encore le sentiment de frustration et d’injustice. Jusqu’au jour où la colère finira par l’emporter.

Toujours plus

Ce professionnel de la politique, ami d’Édouard Philippe, m’a donné rendez-vous dans un fast-food de La Défense, où il travaille désormais, au pied de la tour Ariane. Costume gris, doudoune Uniqlo, Benoist Apparu arrive un peu tendu. L’ancien ministre du Logement de Nicolas Sarkozy sait que nous allons évoquer le poste qu’il vient d’accepter dans le privé – et donc son salaire très confortable de 200 000 euros par an – alors qu’il est toujours maire d’une grande ville en souffrance, Châlons-en-Champagne.

Le non-cumul et la chasse au fric

Nous commençons par discuter d’action publique. L’ex-porte-parole d’Alain Juppé, qui a appelé à voter pour Emmanuel Macron au second tour de la présidentielle, se détend. Il discourt avec fougue de la fracture territoriale, de la disparition de l’État en province, dans sa ville en particulier, dont il est l’édile depuis 2014.
« À peine étais-je élu qu’on annonce deux réformes catastrophiques pour Châlons, raconte-t-il. D’abord, la fermeture de la caserne – et la suppression des emplois qui allaient avec. Puis la ville perd son statut de capitale régionale, et donc des centaines d’autres emplois encore. » Il reprend un café et poursuit : « Furieux, je vais me plaindre auprès du secrétaire général de l’Élysée de l’époque, Jean-Pierre Jouyet, avec lequel j’étais dans le gouvernement Fillon. Quand je lui explique la situation, je le vois se décomposer. Personne au sommet de l’État n’avait pensé à coordonner ces deux réformes, militaire et territoriale ! Et il était trop tard pour revenir en arrière ! » Un autre sujet lui tient à cœur : la vraie carte du pouvoir d’achat. Il en a même parlé au président Macron quand celui-ci est venu dans sa ville. « Avec 2 000 euros par mois, il est très difficile de vivre à Paris, assure-t-il. Mais, avec la même somme, à Châlons, on peut partir en vacances et même acheter un appartement. »

La discussion en vient naturellement à ses revenus. L’échange va révéler, si besoin est, l’abîme plus profond que jamais qui sépare l’ancien ministre – et la quasi-totalité de la classe dirigeante française – de nos concitoyens ordinaires.
« Comme maire de Châlons, je gagne 2 480 euros net par mois, ce n’est pas assez, ce n’est pas un vrai salaire », peste-t-il sans se rendre compte qu’il vient de dire exactement le contraire. Je le lui fais remarquer. « Oui, mais moi, jusqu’en 2017, j’avais un niveau de vie de député maire, s’enflamme-t-il, je gagnais plus de 10 000 euros net en incluant l’IRFM. Passer, du jour au lendemain, à 2 400, ce n’est pas possible. D’autant moins que j’ai acheté un appartement à Paris dont je dois payer les traites ! C’est pour cela que j’ai accepté ce job ici à 200 000 euros chez In’Li [le numéro un du logement intermédiaire en Île-de-France]. » Les mauvaises langues assurent qu’en réalité il s’agit là d’un lot de consolation déniché par son copain Édouard Philippe qui n’a pas pu le nommer ministre… Lui affirme qu’il a refusé d’autres propositions mieux rémunérées encore.

Comment fait Benoist Apparu pour être à la fois maire de Châlons et patron d’une société de 300 personnes installée à La Défense ? « Du lundi au jeudi, je suis ici, en région parisienne, répond le quinquagénaire. Le reste de la semaine, je travaille à Châlons. » Trois jours, est-ce suffisant pour administrer une ville de 45 000 habitants ? « Je me repose sur mes adjoints, mon directeur général des services et mon directeur de cabinet. Mais fais-je tout bien ? Très probablement pas, répond-il franchement. Les électeurs trancheront. »
Ce n’a pas l’air de l’inquiéter. La vie de cadre dirigeant, avec ses privilèges parfois exorbitants, semble désormais l’attirer bien davantage que ce monde politique local si ingrat et qui paye si mal. Il aimerait toutefois continuer à y garder un pied afin de conserver une chance de revenir, un jour, sous les ors de la République.

« Deux cent mille euros ! Sacré Benoist ! Et dire que la dernière fois que nous avons pris un café, c’est moi qui ai payé l’addition », s’esclaffe Christophe Béchu, maire d’Angers. Lui est moins gâté, mais tout de même. En juin 2017, après l’entrée en vigueur de la loi sur le non-cumul des mandats, cet élu Les Républicains (LR) renonce à son mandat de sénateur et aux indemnités qui l’accompagnent. Pour compenser, il décide en septembre de faire voter une augmentation de ses émoluments à la mairie de 3 000 à 5 000 euros brut. Comme il est président de l’agglomération, il perçoit de nouveau le maximum pour un élu, soit 8 500 euros brut par mois. Mais finie, l’IRFM, puisqu’il n’est plus parlementaire. Heureusement, l’occasion de compenser cette perte de revenus se présente bientôt, comme par miracle. En décembre 2017, cet autre proche d’Édouard Philippe démissionne des Républicains pour soutenir le parti présidentiel, La République en marche (LREM). Et voilà que, quelques mois plus tard, Emmanuel Macron lui offre la présidence de l’Agence de financement des infrastructures de transport de France (Afitf), dont le siège est aussi à La Défense. Un job payé 42 000 euros brut par an. Si bien que, au total, Christophe Béchu perçoit désormais 12 000 euros brut par mois.
« L’Afitf m’occupe en gros deux jours par semaine, mais je ne vole pas ce temps à Angers : je travaille bien plus que trente-cinq heures », explique ce quadragénaire en jean dans son bureau de premier magistrat, en face du jardin du Mail, au centre de la ville. À l’évidence, le sujet l’intéresse. D’ailleurs, il retrace avec humour les aléas rocambolesques de l’Afitf, une agence fort malmenée par tous les pouvoirs publics depuis sa création, en 2004. Un exemple : « Vous vous souvenez de l’histoire de l’écotaxe qui devait peser sur les transporteurs routiers ? Eh bien, ce prélèvement était censé nourrir les caisses de l’Afitf afin que celle-ci finance de grands projets d’infrastructures de transports. Or, suite aux manifestations des Bonnets rouges en Bretagne, l’écotaxe a été annulée par Ségolène Royal et l’agence n’a donc rien perçu. Pire, il a fallu indemniser le consortium privé Ecomouv qui devait monter toute l’opération. À qui Bercy a-t-il demandé de régler, en 2018, cette indemnité de 347 millions d’euros ? À l’Afitf ! C’est plutôt comique, non ? »
Mais il y a aussi l’intérêt sonnant et trébuchant du job. « Quand on m’a proposé ce poste, je m’apprêtais à prendre une activité d’avocat en plus de mon mandat de maire, raconte-t-il. Je fais de la politique depuis l’âge de vingt-neuf ans. Du coup, comme je ne suis pas énarque, je n’ai pas une retraite de haut fonctionnaire qui m’attend. C’est pour cela aussi que j’ai accepté, même si au final je ne touche que 3 000 euros net par mois de l’agence. » D’autres sont beaucoup plus gourmands, en effet.

La chasse au fric. C’est l’un des effets pervers de la loi sur le non-cumul des mandats. Depuis juin 2017, un parlementaire n’a plus le droit de diriger un exécutif local. Il doit choisir. Fini ces dizaines de députés et maires ou sénateurs et maires qui, à l’instar de Benoist Apparu et Christophe Béchu, percevaient plus de 10 000 euros par mois d’indemnités et d’IRFM.
Alors, pour compenser cette perte de revenus – et parce que le niveau de vie des autres élites qu’ils côtoient a progressé de façon exponentielle ces dernières années –, beaucoup de grands élus et d’anciens responsables politiques de premier plan partent à la chasse au fric. Avec des méthodes parfois discutables.

François Baroin on board

Comme souvent, l’exemple de la gloutonnerie est venu d’en haut. François Baroin a renoncé à son mandat de sénateur pour demeurer édile de Troyes et président de la métropole, une agglomération de 170 000 habitants.
Afin de conserver une visibilité nationale, l’ancien ministre de Chirac et de Sarkozy continue donc de diriger, à Paris, la puissante Association des maires de France. Depuis octobre 2019, il est aussi membre du comité stratégique de LR, présidé par son ami Christian Jacob. De quoi l’occuper à temps plein. Ses indemnités d’élu – 8 500 euros brut par mois, le maximum autorisé – représentent plusieurs Smic. Mais là n’est pas l’essentiel de sa rémunération. Loin de là.

Depuis plusieurs années, François Baroin est aussi avocat, toujours à Paris. Sa notoriété aidant, ses affaires se portent très bien. En 2015, il a touché 183 000 euros net de son activité juridique, 171 000 en 2016 et 125 000 l’année suivante. En 2018, il s’associe avec le célèbre avocat Francis Szpiner. L’ancien défenseur de Jacques Chirac et d’Alain Juppé lui offre un fixe de 7 500 euros net par mois plus une participation aux bénéfices. Mais ce n’est pas tout.
La même année, en mars, l’ancien ministre de la République est recruté par la banque d’affaires britannique Barclays. Officiellement, il sera « conseiller extérieur ». « Je ne deviens pas banquier. J’apporterai une vision stratégique aux clients français et internationaux de la banque », assure-t-il aux Échos. En clair, il sera le « VRP de luxe » de la banque, raille le quotidien économique. On ne connaît pas ses émoluments. Ils sont probablement élevés. La Barclays entend redevenir un acteur majeur des fusions-acquisitions en France. C’est plutôt bien parti. Le Canard enchaîné a révélé que, juste après l’embauche de l’ancien ministre des Finances de Nicolas Sarkozy, la banque d’affaires a décroché un marché important à Bercy : elle est devenue la banque conseil de l’Agence des participations de l’État pour la fusion entre Naval Group et Fincantieri. Un hasard, sans doute.
Mais là encore, ce n’est pas tout. En décembre 2017, François Baroin entre au conseil d’administration de la compagnie belge Sea-Invest Corporation, l’un des principaux opérateurs de terminaux portuaires au monde. Il devient administrateur de trois de ses filiales, Sea-Tank International, Sea-Invest Africa et Sea-Invest France. Au total, pour le seul mois de décembre 2017, il percevra de ces trois sociétés 13 500 euros net de jetons de présence. À Troyes, cet énième boulot du maire exaspère. On dit qu’il ne vient pas souvent dans l’Aube, qu’il laisse ses adjoints faire le boulot. Et même si le play-boy de la droite, à la fois qualifié de dilettante par les uns et de présidentiable par les autres, est charmant, là c’en est trop. Le quotidien de la ville, L’Est Éclair, grogne. Sea-Invest a recruté le président de l’AMF, s’indigne-t-il, « pour cultiver ses relations avec les élus locaux […] des grands ports ». Une accusation embarrassante à quelques mois des élections municipales.

Comprenant le danger, François Baroin demande à son associé et ami Francis Szpiner de répondre au journal. Aussitôt dit, aussitôt fait. On apprend donc que le maire de Troyes est entré au conseil d’administration d’un opérateur portuaire « tout simplement parce qu’à un moment donné, dans notre vie professionnelle d’avocat, il est intéressant de voir comment fonctionne une entreprise », certifie maître Szpiner comme si François Baroin faisait là son stage d’observation de troisième.
Sea-Invest profite-t-elle du poids du patron des maires de France ? L’avocat commence par une réponse des plus anodines : « Une société prend dans son conseil d’administration une personne pour sa qualité, son expérience, son parcours professionnel. » Mais, prudent, il ajoute : « Étant élu, il a encore des comptes à rendre à la HATVP [qui] veille à ce qu’il n’y ait pas de conflit d’intérêts. En la matière il n’y en a aucun. » Nous voilà rassurés.
Enfin, comment François Baroin est-il devenu administrateur de Sea-Invest ? « À un moment donné, quelqu’un vous a repéré et vous demande si cela vous intéresse », répond maître Szpiner comme s’il s’adressait à des collégiens. « Ce n’est pas comme un homme politique qui vend son carnet d’adresses », tient-il toutefois à préciser. On n’est pas forcé de le croire.

Les réseaux des ministres, bien utiles pour le privé

Siéger dans le conseil d’administration d’une grande société, c’est le graal pour qui veut gagner rapidement de l’argent (plus de 85 000 euros annuels en moyenne, chiffre en constante augmentation) sans travailler outre mesure, tout au plus quelques dizaines d’heures… par an. L’un des premiers responsables politiques à l’avoir – discrètement – fait est l’ancien ministre des Affaires étrangères Hubert Védrine.
Dès 2004, deux ans à peine après avoir quitté le Quai d’Orsay, il se retrouve au conseil d’administration de LVMH, le premier groupe mondial du luxe où il siège notamment aux côtés de Bernadette Chirac. On ne connaît ses jetons de présence que pour les années 2017 et 2018 : 56 000 euros et 60 000 euros. On se demande ce que la HATVP, si elle avait existé en 2004, aurait dit de ce pantouflage très rapide…
Mais l’homme politique le plus célèbre à avoir fait son entrée dans un board est évidemment Nicolas Sarkozy. Trois mois après sa défaite à la primaire de la droite en 2016, et alors qu’il perçoit 6 000 euros par mois en tant qu’ancien président de la République et dispose d’un grand bureau rue de Miromesnil, de trois assistants ainsi que d’un chauffeur, le tout payé par l’État, l’ex-président de la République devient administrateur du groupe hôtelier Accor.
Officiellement il est choisi pour son indépendance et « son expertise internationale ». Et tant pis d’ailleurs si le cabinet d’avocats d’affaires Claude et Sarkozy, dont il est l’un des trois associés, est employé par la société, ce qui laisse planer un doute sur sa qualité d’administrateur indépendant. La première année, en 2017, l’ex-chef de l’État perçoit 86 000 euros de jetons de présence. La deuxième, 79 000. Pour une douzaine de séances de quatre heures. On comprend que Nicolas Sarkozy y ait pris goût. En avril 2019, il entre au conseil d’administration des casinos Barrière. Il faut dire que cette société est propriétaire du célèbre restaurant Fouquet’s, sur les Champs-Élysées, où le président élu est allé célébrer sa victoire en mai 2007. Autre détail piquant : l’ancien chef de l’État siégera, entre autres, avec l’homme d’affaires Marc Ladreit de Lacharrière, condamné à huit mois de prison avec sursis en 2018 pour abus de biens sociaux : il avait fourni, dans La Revue des deux mondes, qui lui appartient, un emploi de complaisance à Penelope Fillon, l’épouse du vainqueur de la primaire de la droite.
Moins célèbre, Dominique Bussereau, ancien leader des Jeunes Giscardiens, a sauté le pas en 2012, l’année de la défaite de Nicolas Sarkozy, dont il avait été le ministre des Transports. « Cette année-là, alors que j’étais redevenu député, j’ai été contacté par Jacques Saadé pour entrer au conseil d’administration de sa compagnie de fret maritime, la troisième au monde, CGM », explique ce sexagénaire un peu rond dans son bureau de président de l’Assemblée des départements de France, près du jardin du Luxembourg à Paris. N’y avait-il pas là un conflit d’intérêts flagrant puisque, deux ans auparavant, il s’occupait encore des transports au gouvernement ?
« J’ai consulté le déontologue de l’Assemblée nationale, Jean Gicquel, qui avait été mon professeur de droit à Sciences Po. Il m’a donné un avis favorable. J’ai interrogé aussi mon successeur au ministère des Transports, Frédéric Cuvillier, qui m’a aussi donné son quitus. J’avais une sorte d’autorité morale sur le sujet, l’État était donc plutôt content que je devienne administrateur de la CGM », assure-t-il.
En tout cas, de 2012 à 2018, il a perçu entre 10 000 et 15 000 euros de jetons de présence par an. En 2018, il a été nommé censeur du conseil d’administration, mission pour laquelle il a été rémunéré 30 095 euros en 2018 et 23 000 euros pour les neuf premiers mois de 2019. Ce mordu de transport qui est abonné à toutes les revues sur le sujet va bientôt entrer au conseil de surveillance d’une autre compagnie du secteur. « C’est une boîte qui gère des infrastructures de petits et moyens aéroports, genre Châteauroux, et des ports type Bayonne, Sète, Lorient… », explique celui qui préside le département de Charente-Maritime. En outre cet élu vient d’accepter un contrat de senior advisor, toujours dans les transports, avec le grand cabinet de conseil Roland Berger. « Dans tous les cas, tient-il à souligner, je signe une charte déontologique qui empêche le mélange des genres. Il y est dit que, quand il est question de Charente-Maritime, je me déporte. »
Dominique Bussereau assure qu’il n’est pas un vorace. « Je ne fais pas cela pour de l’argent, argue-t-il. Je touche déjà une bonne pension de retraite, le maximum auquel un député ancien ministre peut prétendre : 5 000 euros net par mois. Mais, en mars 2021, j’aurai soixante-neuf ans, je ne me représenterai pas à la présidence de mon département, et je veux rester actif. » Reste que, pour les neuf premiers mois de 2019, il a perçu, outre ses divers jetons de présence, 48 362 euros du cabinet Roland Berger via sa société Charbus Conseil.

Son ami Jean-Pierre Raffarin lui a emboîté le pas en 2017. Après la déroute de la droite à l’élection présidentielle, l’ancien Premier ministre de Jacques Chirac annonce qu’il quitte la politique, puis devient, dans la foulée, administrateur de la filiale du groupe français Plastic Omnium à Shanghai. L’équipementier automobile compte doubler rapidement ses ventes dans l’empire du Milieu. Les réseaux que l’ancien locataire de Matignon y a patiemment tissés seront certainement très précieux.
Un autre ancien ministre a un faible pour le monde des affaires chinois : l’ancien député socialiste de Paris et ex-patron du Parti socialiste (PS) dans la capitale, Jean-Marie Le Guen. Lui n’a pas totalement quitté la vie politique, puisqu’il est toujours conseiller de Paris, fonction pour laquelle il perçoit une indemnité de 4 800 euros brut par mois. Mais dès que la LREM lui a refusé une investiture à Paris en 2017, il a rejoint le conseil d’administration de deux sociétés suisses, Swissport et Gate Holding, elles-mêmes filiales d’un conglomérat chinois, HNA, qui, en avril 2019, a revendu ses parts à un autre conglomérat asiatique, RRJ Capital. On ne sait combien l’ancien député socialiste perçoit de jetons de présence, mais on peut supposer qu’ils complètent avantageusement ses indemnités de conseiller de Paris.

La voracité n’a pas de couleur

Certains de ses collègues des gouvernements Hollande ont choisi, eux, de devenir avocats d’affaires. Et d’abord, le premier d’entre eux, Bernard Cazeneuve, désormais sauveur putatif du PS. Celui-ci a été recruté par l’un des plus grands cabinets de la place August-Debouzy, où il avait déjà travaillé au milieu des années 2000 comme associé pour son département contentieux. C’est une première historique, qui reflète parfaitement l’époque. Jamais, au cours de la Ve République, un Premier ministre n’avait rejoint aussi vite le privé. Dans son cas, immédiatement après avoir quitté ses fonctions.
Les négociations d’embauche entre le grand cabinet et le dernier Premier ministre de François Hollande ont même lieu avant que Bernard Cazeneuve ne quitte Matignon. La preuve : il a saisi la HATVP le 2 mai 2017, soit treize jours avant sa démission… Cette antériorité n’a cependant pas empêché l’autorité de déontologie de lui donner son quitus, à plusieurs réserves près, qui limitent grandement le champ d’action de l’intéressé – des réserves que celui-ci devra respecter jusqu’au 15 mai 2020, c’est à dire trois ans après son départ de Matignon. Pendant cette période, « M. Cazeneuve, écrit la HATVP, ne pourra réaliser des prestations, de quelque nature que ce soit, pour l’ensemble des administrations d’État sur lesquelles il avait autorité en tant que Premier ministre. » Autrement dit, quasiment toutes. De même, il « devra s’abstenir de toute démarche, pour le compte des clients du cabinet August et Debouzy, auprès des autres ministres avec lesquels il a siégé au gouvernement […] et auprès des administrations qui étaient placées sous son autorité ». Enfin, il « ne devra pas se prévaloir, dans le cadre de son activité, de sa qualité d’ancien ministre de l’Intérieur ou de Premier ministre ».
Comme on va le voir, Bernard Cazeneuve m’a assuré qu’il respecte à la lettre ces limitations, qu’il n’intervient que sur des sujets de conformité et d’anticorruption. Mais, le 16 mai 2020, ces réserves sauteront et, dès lors, l’ancien chef du gouvernement pourra démarcher, pour le compte d’August Debouzy, qui il veut au sein de l’État. Un avantage considérable pour le cabinet.
Une question m’intriguait. Juste avant de quitter Matignon, Bernard Cazeneuve a cosigné un décret d’application de la loi Sapin 2 sur les lobbies, qui concerne notamment les avocats d’affaires. Or ce texte, très controversé, est beaucoup moins rigoureux que les députés socialistes ne l’espéraient. …

Les intouchables d’Etat de Vincent Jauvert, 256 pages, 6 février 2019
Ils exploitent leurs carnets d’adresses pour faire fortune, ils bénéficient du démembrement de l’Etat orchestré par leurs soins, ils se répartissent des postes très lucratifs et parviennent à masquer leurs échecs. Par quel miracle ? Grâce à des témoignages et documents inédits, cette enquête révèle les secrets inavouables de ces intouchables : hauts cadres de Bercy rémunérés plus de 200 000€ par an puis recrutés par de grands groupes pour révéler les fragilités des règles fiscales qu’ils ont eux-mêmes édictées, conseillers d’Etat monnayant dans le privé leur connaissance de l’appareil administratif… avant de revenir dans la fonction publique profiter à vie de leur statut, inspecteurs des finances dont les erreurs de gestion coûtent des millions aux contribuables mais leur valent une promotion… Voici la nouvelle noblesse d’Etat qu’incarne Emmanuel Macron et qu’il est urgent de moraliser.

Sylvie FOURCADE

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