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Pedogate… Un si long silence

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MAJ 13/02/2020. 5 jours de résistance, démission de Didier Gailhaguet, président FFSG…
Violée à 15 ans par son entraîneur, la patineuse Sarah Abitbol brise l’omerta.

Vous étiez mon entraîneur. Je venais d’avoir quinze ans. Et vous m’avez violée.

Il aura fallu trente ans pour que ma colère cachée se transforme enfin en cri public. Vous avez détruit ma vie, monsieur O., pendant que vous meniez tranquillement la vôtre. Aujourd’hui, je veux balayer ma honte, la faire changer de camp. Mais je veux aussi dénoncer le monde sportif qui vous a protégé, et vous protège encore à l’heure où j’écris ces lignes. Quand j’ai voulu parler, à plusieurs reprises, je n’ai pas pu le faire. Aujourd’hui, avec ce livre, je sors de ce silence assassin. Et j’appelle toutes les victimes à en faire autant.

Sarah Abitbol née le 8 juin 1975 à Nantes, est une patineuse artistique française. Son partenaire en couple est Stéphane Bernadis avec lequel elle patine depuis 1992. Avec ce dernier, elle a remporté une médaille de bronze aux championnats du monde 2000. Ils sont devenus le premier couple français à remporter une médaille aux championnats du monde depuis l’or remporté par Andrée Brunet et Pierre Brunet en 1932. Ils remportent également 7 médailles aux Championnats d’Europe (bronze et argent), 3 Grands Prix internationaux, et 10 Championnats de France.

En janvier 2020, L’Obs publie un entretien avec Sarah Abitbol à propos de la publication de son second livre, Un si long silence. Elle déclare « J’ai été violée par mon entraîneur à 15 ans ». Elle l’accuse de viol, d’attouchements et de harcèlement sexuel, alors qu’elle était âgée entre 15 ans et 17 ans. Sarah Abitbol déclare qu’elle n’a pas souhaité porter plainte, les faits étant prescrits.

Elle déclare également qu’en 2007, alors que son ancien entraîneur, Gilles Beyer devient le dirigeant du club des Français volants de Paris (patinoire et club installés au sein de l’Accor HotelArena ex Palais Omnisports Paris-Bercy), elle aurait alerté le ministre Jean-François Lamour et que celui-ci lui aurait répondu après deux jours que les services du ministère étaient au courant d’une affaire judiciaire, mais que le ministère devait « fermer les yeux »2. Le même jour du 29 janvier 2020, le journal L’Équipe rappelle d’une part que l’affaire à laquelle il est fait allusion est celle concernant Hélène Godard, patineuse qui accuse également la même personne de viol lorsqu’elle était âgée de 12 ans, et qui accuse également un autre entraîneur lorsqu’elle était un peu plus âgée.

Aprés la dénonciation publique de Sarah Abitbol, le club parisien des Français volants a annoncé le 31 janvier, avoir démis de ses fonctions son manageur général, Gilles Beyer. Ce dernier concède des relations « intimes inappropriées » et présente « ses excuses » à Sarah Abitbol.

Le livre de Sarah Abitbol paraît quelques semaines après le livre de Vanessa SpringoraLe Consentement, témoignage de sa relation avec Gabriel Matzneff lorsqu’elle était adolescente.- et quelques mois après les révélations d’Adèle Haenel (le 3 novembre 2019, Mediapart publie une enquête sur la relation entre Adèle Haenel et le réalisateur Christophe Ruggia. Celle-ci accuse le réalisateur d’« attouchements » et de « harcèlement sexuel » alors qu’elle était âgée entre 12 et 15 ans et se rendait chez lui les week-ends), qui toutes deux s’inscrivent dans le Mouvement #MeToo, de libération de la parole des victimes de violences sexuelles.

La patineuse Sarah Abitbol témoigne : « J’ai été violée par mon entraîneur à 15 ans », L’Obs, 29 janvier 2020
Enquête. Patinage artistique : le club des prédateurs sexuels, L’Obs, 29 janvier 2020
Viols dans le patinage : l’ex-entraîneur de Sarah Abitbol reconnaît des relations « intimes inappropriées » et présente ses « excuses », L’Obs, 31 janvier 2020
Sarah Abitbol: son ex-entraîneur concède des relations “intimes inappropriées” et s’excuse, AFP L’Obs, 31 janvier 2020
Sarah Abitbol répond à son ex-entraîneur qui se dit « désolé » : « Je ne l’excuse de rien ! », L’Obs, 31 janvier 2020
Violences sexuelles dans le patinage : «J’ai lancé l’alerte et ils me le font payer», affirme Didier Lucine, Le Parisien, 31 janvier 2020

Violences sexuelles : la ministre des Sports Roxana Maracineanu demande la démission de Didier Gailhaguet, président de la FFSG, L’Equipe, 3 février 2020
La ministre des Sports, Roxana Maracineanu, a demandé au président de la Fédération des sports de glace (FFSG), Didier Gailhaguet, de quitter son poste, à la suite des révélations sur les violences sexuelles dans le patinage artistique. « Les nombreux témoignages et enquêtes parus dans la presse avancent des faits d’une gravité exceptionnelle ayant cours dans le milieu du patinage artistique, a déclaré la ministre à la sortie de l’entrevue ce lundi. Le nombre de faits et leur étalement dans le temps illustrent qu’au-delà des personnes citées, un dysfonctionnement général existe dans la FFSG. […] Le président ne peut se dédouaner de sa responsabilité morale et personnelle. Je lui ai donc demandé d’assumer toutes ses responsabilités et démissionner du poste. »
Didier Gailhaguet, 2 fois champion de France en 1974 et 1975, directeur des équipes de la FFSG de 1992 à 1998, près avoir été entraîneur de haut niveau pendant une dizaine d’années, il occupe le poste de président de la FFSG depuis 1998, hormis une parenthèse de 2004 à 2007.

Pas de démission, mais un possible retrait de la délégation, le Monde, 3 février 2020
Le retrait de la délégation annoncée par Mme Maracineanu aurait un impact à brève échéance : la fédération ne pourra plus envoyer ses athlètes dans les compétitions internationales, telles que les championnats du monde, dont la prochaine édition a lieu en mars. Cette procédure très rare dans le sport français – inédite depuis 2005 – devrait pousser la fédération à s’abriter sous l’égide du Comité national olympique du sport français (CNOSF) pour participer à ces compétitions.

Violences sexuelles dans le patinage : Didier Gailhaguet a fini par céder, Le Monde, 8 février 2020
Le président de la Fédération française des sports de glace, qui s’accrochait à son poste, a annoncé sa démission à l’issue d’un conseil fédéral extraordinaire. Une décision saluée par la famille du patinage… 5 jours de résistance : démission de Didier Gailhaguet, président FFSG après révélations du cas Gilles Beyer par Sarah Abitbol… une première étape, il reste à nettoyer toute la fédération et toutes les autres…

« Il venait le soir frapper aux portes » : la patineuse Vanessa Gusmeroli témoigne à son tour contre Gilles Beyer, Margot Ruyter, Elle, 13 février 2020
La patineuse Vanessa Gusmeroli a pris la parole devant les caméras de M6 pour le JT 12.45. Elle est revenue sur le comportement de l’ex- entraîneur Gilles Beyer, accusé de viol par Sarah Abitbol alors qu’elle n’avait que 15 ans. Vanessa Gusmeroli dresse le portrait d’un homme « possessif » et « insistant ».
Vanessa Gusmeroli dresse de Gilles Beyer, 62 ans, le portrait d’un homme « possessif, chaud à mettre la main aux fesses, à dire ‘Ma chérie viens là sur mes genoux’ ». Celle qui a été plusieurs fois championne de France de patinage artistique ajoute qu’il « était assez pesant et insistant avec certaines patineuses. Il les embêtait vraiment beaucoup », dévoile-t-elle sur « M6 ». Elle explique également avoir dénoncé Gilles Beyer à son entraîneur de l’époque, Didier Lucine. Ce dernier avait alerté, dans une lettre, la Fédération française des sports de glace (FFSG), alors présidée par Didier Gailhaguet et dont la démission a été annoncée samedi 8 février. « Tout de suite, j’ai écrit, j’ai dit stop. On ne peut pas cautionner ça. L’idée première de la lettre était de dire qu’on ne voulait plus travailler avec Monsieur Beyer, on a des échos qui ne sont pas bons », explique ainsi Didier Lucine à « M6 ». Il indique avoir appris à l’époque que Gilles Beyer « avait pris une chambre, un grand lit avec une gamine », et le signale à la Fédération, lui demandant également de « vérifier les dires de Vanessa ». Une lettre qui lui vaudra des représailles.
C’est le 14 mars prochain que se tiendra l’élection qui décidera du nouveau ou de la nouvelle président.e de la Fédération française des sports de glace. L’ancienne patineuse Nathalie Péchalat s’est portée candidate pour remplacer Didier Gailhaguet. Le 5 février 2020, elle a d’ailleurs participé à l’écriture d’une tribune contre les agressions sexuelles dans le sport, signée par une cinquantaine de champions français.

Pédophilie dans le sport, le revers de la médaille

Cette plongée inédite dans le monde fermé des clubs amateurs et professionnels démontre la faillite de tout un système, des associations sportives aux fédérations jusqu’au ministère des Sports. Cette vaste enquête journalistique pointe la « faillite de tout un système ». La ministre des Sports, Roxana Maracineanu, est elle-même épinglée pour ne pas avoir lancé d’enquête administrative dans son club de natation, à Clamart, où un entraîneur est accusé d’agression sexuelle…

Les premières pages Un si long silence de Sarah Abitbol avec Emmanuelle Anizon, 198 pages, Plon, 30 janvier 2020

À toutes les victimes de prédateurs. À ma fille, Stella, pour qu’elle grandisse dans un monde sans omerta.

Avertissement de l’éditeur
Les faits qui constituent ce témoignage se sont déroulés voici presque trente ans. En raison de la prescription, ils ne peuvent plus donner lieu à des poursuites, si bien que celui dont le comportement est décrit ici ne sera jamais condamné pour ces faits.
Certains prénoms et initiales ont été modifiés.
Ce récit, établi de longues années après les faits, a forcément sa part de subjectivité et peut être contesté par le principal intéressé, mais sa publication permet ainsi, à l’instar de ce qui a eu lieu dans la politique ou le cinéma, d’accompagner la libération de la parole des femmes, cette fois dans le milieu sportif.
Il montre aussi le douloureux parcours personnel qui s’accomplit jusqu’à cette prise de parole.

Le carnet
C’est un petit carnet à spirale. Sur la couverture cartonnée marron, Donald Duck sourit joyeusement en jouant de la guitare, avec ces inscriptions :

« Capture happiness all through the year » (« Saisis le bonheur tout au long de l’année »)

« For happy kids » (« Pour des enfants heureux »)

Sur la première page à petits carreaux, j’ai écrit à l’encre bleue, d’une écriture d’enfant appliquée, pleine de jolies boucles : Sarah Abitbol. Footing. Année 1989-90 La Roche-sur-Yon.

Cet été 1989, je suis un stage d’entraînement en Vendée, organisé par mon club de patinage. Dans ce carnet, la future championne que je suis consigne, sur une dizaine de pages, la durée de ses footings quotidiens.

L’été suivant, j’utilise le même carnet. On peut lire :

La Roche 90/91 Footing Samedi 19 juillet : matin Aller : 11’15 (ferme) Retour : 11’55 + retour games jusqu’à la patinoire.

Cet été 1990, je n’ai rempli qu’une seule page. Le stage a pourtant bien continué, pendant huit semaines. Et les footings aussi. Mais je n’ai rien écrit. Enfin, si. Mais ailleurs.

À la fin du carnet, une page est pliée en deux. Dessus, en très gros, j’ai écrit « Footing La Roche ». Un faux titre, censé leurrer le lecteur éventuel. Quand on déplie la page et qu’on retourne le carnet – car, ultime protection, j’ai écrit à l’envers –, on peut lire :

21 et 29 juillet P + T, 1, 2, 3 août S + C de 2 h 30 à 5 h

15 août C, 17 août C, N du 16 au 17 octobre C, 18 octobre, C, N du 19 au 20 octobre, C

Ce que ces lettres désignent était trop inconcevable, trop répugnant, infiniment trop honteux pour être exprimé par la petite fille que j’étais encore. Je l’avais donc mis par écrit, de façon cachée et codée. Comme une protestation aussi dérisoire que vitale.

P pour « pelotée », T pour « touchée », S pour « sucée », C pour « coucher »

Monsieur O., vous étiez mon entraîneur. Je venais d’avoir quinze ans. Et vous m’avez violée.

Ce carnet, personne ne l’a jamais lu. Il est resté fermé pendant près de trente ans, dans un tiroir du salon. Quand j’ai décidé d’écrire ce livre, je l’ai cherché et retrouvé, enfoui sous mes trésors de l’époque, une petite trousse d’école, une calculette, un lexique d’anglais, un talkie-walkie… Il aura fallu trente ans pour que ces initiales codifiées, planquées dans un carnet à spirale, osent s’afficher dans un livre. Pour que ma colère cachée se transforme enfin en cri public. Vous avez détruit ma vie, monsieur O., pendant que vous meniez tranquillement la vôtre. Aujourd’hui, je veux balayer ma honte, la faire changer de camp. Mais je veux aussi dénoncer le monde sportif qui vous a protégé, et vous protège encore à l’heure où j’écris ces lignes. Quand j’ai voulu parler, à plusieurs reprises, je n’ai pas pu le faire. Aujourd’hui, avec ce livre, je sors de ce silence assassin. Et j’appelle toutes les victimes à en faire autant.

1 – Dire ou ne pas vivre

J’ai peur des regards, monsieur O. Celui de mes proches, celui de mes fans, celui des lecteurs de ces lignes. Je sais que je suis une victime, et pourtant j’ai honte. Pourquoi ai-je autant honte ? J’ai beau me raisonner, j’ai honte. Vais-je tenir le coup face à tous ces regards qui, peut-être, me jugeront ? Votre monde risque de se serrer les coudes. Vous êtes puissant dans le monde du patinage. Vous avez des relations, du pouvoir. J’ai peur que vous puissiez encore me faire du mal.

Mon mari est hésitant. Il craint des répercussions. Il me dit : « Tu ne devrais peut-être pas faire ce livre. Que vont-ils dire de toi ? Et de moi ? » Le fait même d’être étiqueté « mari de celle qui a été violée » le dérange. Ma mère n’est pas enthousiaste non plus à l’idée de ce déballage : « Que va-t-on penser de toi ? Et de nous ? » Elle culpabilise tellement de ne pas avoir vu ce qui s’est passé. Elle qui était si proche de moi au quotidien. Elle a peur qu’on la juge « mauvaise mère ». Ma tante de Fécamp s’interroge, elle aussi : « Sarah, as-tu pensé à ton entourage ? Presque personne n’est au courant de cette histoire, même ton propre frère ne le sait pas ! Comment vas-tu faire ? J’espère qu’on ne mettra pas ton nom si tu fais un livre ? J’en ai froid dans le dos ! » C’est vrai, mon frère ne sait pas. On s’est retrouvés récemment à Paris, autour de notre père malade. Il est venu m’accueillir à l’aéroport avec ma mère, heureux de me voir, rieur, aimant. Je le regardais, je voulais lui raconter… mais les mots ne sont pas sortis. Si peu de gens savent. Et même à eux, je n’ai jamais vraiment avoué ce qui s’est passé. Trop dégoûtant, trop sale.

« À quoi ça sert de parler du passé ? Pense à l’avenir », me supplie Stéphane, mon ex-partenaire de glace et ex-compagnon. Mais comment pourrais-je penser à l’avenir quand je sais que vous êtes resté pendant toutes ces années à la tête du club et de sa patinoire ? Que vous avez été, que vous êtes potentiellement dangereux pour d’autres jeunes filles ? Comment penser à l’avenir quand le passé me hante et que je n’arrive pas à vivre le présent ?

Car je ne vis pas, monsieur O. Je survis. Je devrais être heureuse. Je suis une partie de l’année au soleil, dans une jolie petite maison avec piscine, avec mon mari et ma fille. Jean-Louis, vous l’avez croisé, il s’est entraîné aussi dans votre patinoire. On s’est rencontrés quand il commençait sa carrière, il avait vingt-deux ans. Moi, j’étais au sommet de la mienne, multichampionne de France, vice-championne d’Europe et médaillée de bronze aux championnats du monde. Depuis, je suis devenue coach, en France et en Floride. À Paris, je partage mon appartement avec mes chers parents, sans qui je n’aurais jamais pu faire cette carrière. Vous les connaissez bien, mes parents, ils vous respectaient beaucoup. À Miami, je suis installée avec mon mari dans une petite maison de zone pavillonnaire tranquille, à quinze minutes en voiture de la mer. On travaille comme des fous, sans prendre beaucoup de vacances, mais la vie est si agréable ici, on respire, on a de l’espace. Le matin, dans le jardin, je prends le temps de donner à manger aux écureuils et aux oiseaux. Ils attendent que je siffle pour s’approcher. J’adore.

Je devrais être heureuse, monsieur O., mais je n’y arrive pas. Je suis une handicapée de la vie, murée dans l’angoisse. Dans ma tête, je suis une proie. À quinze ans, j’ai dormi en dehors de chez moi, j’ai été vulnérable, et vous en avez profité. Aujourd’hui encore, dès que je sors de la maison, j’ai peur. J’ai horreur d’aller dans les lieux que je ne connais pas. L’inconnu est forcément synonyme de danger. Je ne peux pas voyager seule. Conduire une voiture sans quelqu’un à mes côtés m’a longtemps été impossible. Prendre l’avion est une torture. Lors de mes inévitables allers-retours entre Paris et Miami, le stress monte huit jours avant le décollage, j’engueule tout le monde à la maison. Le jour J, même accompagnée, c’est très compliqué. J’ai mal au ventre, j’étouffe… En plus d’un anxiolytique, je porte toujours dans mes bras un de mes petits chiens yorkshires. Les compagnies d’aviation acceptent leur présence à titre exceptionnel pour les personnes comme moi. Elles ont même un nom de code pour ces animaux à effet calmant : emotional dog.

Ma névrose pèse sur mes proches, évidemment. On rêve d’aller en famille à New York, qui est à trois heures de vol de Miami. Je reporte sans cesse. Une fois, Jean-Louis a gagné un voyage en Thaïlande, j’étais enceinte et ai prétexté ne pas vouloir prendre de risque pour ma grossesse – je l’ai laissé partir seul. Je me souviens de mon intense soulagement quand j’ai réussi à le convaincre d’y aller sans moi. Pour mes quarante ans, il m’avait offert un voyage à Las Vegas et avait réservé une chambre dans un hôtel qui proposait à ses clients de nager avec des dauphins. J’aurais adoré, mais c’était au-dessus de mes forces, il a fallu annuler. Il me le reproche encore. Je le comprends.

Il y a la peur de partir de chez moi, mais aussi celle d’être enfermée. Vous m’avez piégée dans des lieux clos. J’en ai développé une phobie. Dans une voiture, dans un appartement, j’ai besoin qu’on ouvre les fenêtres. L’idée même de mettre un pied dans un parking, où vous m’avez tant de fois agressée, génère une crise d’angoisse. Je ne supporte pas les ascenseurs, je suis devenue claustrophobe.

Ah oui, j’ai peur de la nuit aussi. C’est la nuit, quand j’étais en stage à La Roche-sur-Yon, que vous êtes venu la première fois me réveiller. C’est la nuit bien souvent que vous avez continué à abuser de moi, quand nous étions en déplacement. Aujourd’hui encore, quand je dors seule, j’ai du mal à respirer. Je laisse mon téléphone allumé. Je garde mes yorkshires avec moi sur le lit, nichés au-dessus de la tête. Ils me rassurent. Ils me protègent de mes fantômes. Ils me préviendraient si quelqu’un s’approchait. Personne ne m’a protégée quand vous vous êtes approché. Je n’avais pas de chiens à l’époque. Que des peluches.

Alors, bien sûr, je me suis constitué au fil des ans une trousse à outils « antiangoisses » : antidépresseurs et anxiolytiques – Seroplex et Lexomil – sont devenus mes fidèles compagnons de vie. Je les ai pris pour la première fois à vingt-sept ans, quand tous les souvenirs sont revenus. Depuis, les médicaments et les souvenirs ne m’ont plus quittée. J’ai consulté des thérapeutes, des psychologues, des hypnotiseurs, des sophrologues… Lorsque des images ressurgissent, de moi et de ces gestes dégoûtants, j’essaie, comme on me l’a appris, de plaquer des images positives. Je visualise souvent un grand lac, avec un bateau au milieu. Je respire profondément, je m’allonge, je fais du yoga, je prends un bain, je mets de la musique. J’ai noté dans un grand cahier, à l’encre violette, des pages et des pages de conseils puisés dans Le moine qui vendit sa Ferrari, le livre de Robin S. Sharma : « Quand tu as une pensée négative, projette tout de suite une pensée opposée », « On peut faire des miracles avec un esprit fort et discipliné », « Ou bien tu contrôles ton esprit, ou bien c’est lui qui te contrôle »…

Je m’applique, monsieur O. Vous insistiez beaucoup autrefois auprès de mes parents sur ma force de caractère. Et vous aviez raison : je fais des progrès. Les angoisses ont diminué, j’ai grignoté des moments de répit… Depuis deux ou trois ans, je réussis à conduire ma voiture et à faire mes courses seule. J’arrive à pénétrer dans un centre commercial. Avant, je devais rester près de la porte de sortie. Je fais de mieux en mieux semblant. J’arbore mon sourire de patineuse, je maquille mon désarroi. Mais, au fond de moi, monsieur O., la petite fille continue de pleurer et d’avoir peur. Au fond de moi, je ne vis pas, je ne respire pas. Et cela est injuste. Pourquoi est-ce moi qui souffre, à quarante-quatre ans, alors que vous, vous vivez tranquille dans votre patinoire ? Est-ce que vous avez du mal à respirer, vous aussi ? Quand je m’absente de Paris et que je reviens, je demande toujours à ma mère : « Il est encore là ? » Et elle répond invariablement : « Oui, il est toujours à la patinoire. » Vous avez, pendant toutes ces années, continué à côtoyer des jeunes patineuses. Je repars chaque fois avec cette culpabilité dans le ventre, cette angoisse de savoir que, peut-être, vous avez les mêmes gestes avec elles et que, donc, mon silence me rend complice. Combien d’autres filles avez-vous approchées, monsieur O. ? Combien en avez-vous traumatisé ? Combien de vies avez-vous détruites ?

Peut-être n’en avez-vous pas conscience, monsieur O., mais ce que vous avez imposé à mon corps m’a atteinte au plus profond, dans ma construction de femme. Notre société sous-estime encore trop, je crois, les conséquences d’une agression sexuelle. J’entends autour de moi : « C’était il y a longtemps », « Il faut savoir passer à autre chose ». C’était en effet il y a trente ans. Mais le traumatisme reste gravé dans mon esprit et dans ma chair, au cœur de ce qui fonde ma relation à l’autre et au monde.

Comme toutes les petites filles, j’ai rêvé du prince charmant. J’ai espéré le bonheur d’un premier amoureux. C’est important, dans la vie d’une femme, la découverte des corps avec quelqu’un que l’on aime. Vous me l’avez gâchée. Vous avez cassé quelque chose de fondamental en moi, je ne sais pas vraiment mettre un mot précis dessus. Je n’ai pas très envie d’exposer ici ma vie intime, ni celle de ceux qui la partagent, mais je vois bien que je dois le faire un peu, pour vous aider à comprendre. Par exemple, je ne supporte pas qu’on me touche le bout des seins. Vous vous souvenez que vous me les mordiez jusqu’au sang ? Eh bien, trente ans plus tard, les cicatrices sont toujours là, monsieur O., au sens propre comme au sens figuré. Quand ma fille Stella est née, je voulais allaiter. J’ai tenu deux mois, mais j’étais trop mal à l’aise. J’ai arrêté. Au moment où j’écris ces lignes, mes seins sont douloureux, ils me brûlent. C’est assez fréquent, en fait. Quand l’angoisse remonte, tout mon corps me brûle, mes seins, ma nuque, mon ventre. À certains moments, mon corps accepte d’oublier. À d’autres, il me rappelle vos gestes. Alors, je me recroqueville dans un coin. Et personne ne peut m’approcher. Un autre effet parmi tant d’autres, monsieur O. : je ne supporte pas la vue d’un homme nu. Généralement, vous faisiez votre sale travail dans le noir. Une fois, vous avez cherché un vêtement pour vous rhabiller et allumé quelques secondes la lumière. J’ai vu soudain votre corps blanc, votre sexe. Un choc. Je n’avais jamais vu un sexe d’homme. Pour la première fois, j’ai visualisé ce qui me terrassait dans le noir. Cette vision insupportable est restée. Aujourd’hui, quand mon mari marche nu dans la chambre, je lui demande de s’habiller. Ça le blesse, évidemment. « Sarah ! C’est moi, je ne te veux que du bien ! »

C’est comme les mots. Certains ont vrillé. Ils ont aujourd’hui encore une résonance insupportable. Vous m’avez dit « Je t’aime », monsieur O., quand vous avez abusé de moi. Sachez que je n’ai quasiment jamais pu dire « Je t’aime » à un homme, ni même à ma propre fille. À mes oreilles, ce mot est sale, insupportable. Alors je le contourne. Le dire en anglais, « I love you », c’est plus simple pour moi. Ce ne sont pas les mêmes sons, du coup ce n’est pas votre voix que j’entends quand je le prononce. En parlant de sons… Savez-vous que quand la radio diffuse « Everything I Do », de Bryan Adams, qui tournait en boucle à l’époque, je coupe ? C’est plus fort que moi. Ma fille Stella me demande chaque fois pourquoi. Je lui réponds que ça me rappelle de très mauvais souvenirs. Je n’ai pas encore eu le courage de lui expliquer lesquels, elle n’a que huit ans. Mais il va falloir que je le fasse, maintenant que j’écris ce livre.

Ce n’est pas facile de dire à quarante-quatre ans qu’on a été violée à quinze ans. Je n’ai d’ailleurs jamais prononcé ce mot, sauf une fois devant ma psy, quatorze ans après. Aujourd’hui encore, j’ai beaucoup de mal. Je l’écris pour la première fois aujourd’hui. Je le regarde sur le papier. Il me répugne, il m’angoisse. Il occupe toute la page. Il dévore l’espace. Il va sauter aux yeux des lecteurs. Il va éclabousser mon image, bouleverser mon entourage, faire exploser l’omerta. Il me terrifie. Il me salit. Je voudrais l’effacer, ce mot « viol ». Et pourtant, c’est le mot juste. Vous m’avez violée.

Depuis que j’ai décidé de tout révéler dans ce livre, je fais des cauchemars, dans lesquels vous apparaissez. Faites-vous des cauchemars, vous aussi, monsieur O. ? Quand je m’en souviens, je les note. Je vais en partager quelques-uns ici, parce qu’ils en disent long sur votre emprise sur ma vie. J’ai encore peur. Mais, depuis que je pense à ce livre, je sens monter, tout au fond de moi, une détermination nouvelle.
Ma mère a fini par comprendre ma démarche, et elle me soutient, dorénavant. Elle a prévenu mon père.
« Sarah est décidée pour son livre.
— Est-ce qu’elle va tout dire ? a-t-il demandé de son lit d’hôpital.
— Oui, elle va tout dire, a-t-elle confirmé.
— C’est bien ! »
Et il a levé le pouce. Il ne peut pas beaucoup parler, il est gravement malade, mais son message est clair : « Vas-y, ma fille… Et tant pis pour tes peurs, tant pis pour le regard des voisins, de la famille, et de tous les autres. Parle, parce que sinon tu ne vivras pas. Parle pour tous ceux qui ne parlent pas. »
« Est-ce qu’elle va tout dire ? » Oui, monsieur O., je vais tout dire. Enfin.

Je suis dans un couloir d’hôtel, je frappe à une porte. Elle s’ouvre. C’est vous. Vous êtes nu. Vous me regardez et vous me dites : « Excuse-moi, je suis avec quelqu’un, je ne peux pas parler. » Je sais, je sens que vous êtes avec une fille jeune. Je le devine, parce que vous semblez mal à l’aise, vous avez l’air coupable, vous vous cachez à moitié. J’aimerais entrer, vérifier, je suis sûre qu’elle est en danger. Mais vous fermez la porte. Je me réveille.

2 – « Un jour, ce sera toi, la championne »

De mon enfance, je garde un souvenir récurrent : mes repas pris à l’arrière d’une voiture conduite par ma mère. De l’école à la patinoire, de la patinoire à la maison, et réciproquement. Matin, midi et soir, d’aussi loin que je me souvienne, le patin a rythmé ma vie et celle de mes chers parents.

La première fois que je pose un pied sur la glace, j’ai quatre ou cinq ans. C’est à la patinoire du Petit Port, à Nantes. Ma maîtresse y emmène la classe. Ma mère, qui donne un coup de main pour l’encadrement, me raconte toujours que je suis entrée d’un trait sur la glace, et que je me suis mise immédiatement à « faire l’andouille » au milieu de la piste, tandis que la plupart des enfants s’accrochaient à la barrière en titubant. Une révélation.

Au bout de quelques semaines, me voyant très à l’aise, la prof de patin suggère à ma mère de m’emmener patiner avant la classe. Comme tous les enfants, j’ai du mal à quitter mon lit le matin pour aller à l’école. Mais quand c’est pour patiner, je suis prête à tout. Je ne bronche pas lorsque ma mère me réveille à 5 h 30, pour m’entraîner de 6 h 30 à 7 h 30, puis repartir à l’école à 8 heures… Je ne bronche pas non plus quand maman me propose ensuite de revenir à l’heure du déjeuner, puis après les cours en fin d’après-midi. Sur la glace, je trouve un défouloir idéal. Je suis une enfant de nature turbulente, le genre qui saute et court partout. Depuis toute petite, j’invente des chorégraphies devant mon miroir et des spectacles à la cour de récré, pour lesquels je dirige d’une main de fer mes copines. …

Je ne publie pas souvent ce type de post sur Facebook. Mais il y a des situations inacceptables et terribles qu’il faut…

Posted by Flo Masnada on Saturday, February 1, 2020

Sylvie FOURCADE

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